Red Obsession

Un bon film est un film qui marque les esprits en posant les questions de son époque. A ma connaissance, trois films sur le vin ont marqué leur époque ces dix dernières années:

– Sorti en 2004, Mondovino est un reportage engagé de Jonathan Nossiter sur le vin, dans ce qu’il a de plus beau – les vignerons et leurs terroirs – et de plus choquant : les dérives des enjeux financiers. En posant la question de la place du vin dans un monde mondialisé, il fait date.

  • L’esprit du vin, le réveil des terroirs est un film d’éveil à la viticulture biodynamique. Sorti en 2011, il traite la question du rapport du vin à la nature.
  • Plus récemment, Red Obsession, un documentaire australien signé David Roach et Warwick Ross, nous emmène dans un voyage à travers les vignobles du Bordelais et la Chine moderne. Sorti en avril 2013 en Australie, ce documentaire raconte et analyse la ruée inédite des consommateurs chinois sur les vins mythiques du Bordelais qui déstabilise les équilibres précaires de ces vignobles.
Le Château Margaux est l’un des châteaux plus mythiques du Médoc

Le Château Margaux est l’un des châteaux plus mythiques du Médoc

A grands renforts de vues aériennes et de musique originale envoûtante, la première partie du film présente  la crème de la crème des châteaux du Bordelais : Château Hosanna (Pomerol), Château Cheval Blanc (Saint Emilion), Château Margaux, Cos d’Estournel, Palmer, Lafite (Médoc). Les interviews des directeurs techniques, négociants et critiques se succèdent à un rythme soutenu et répondent à la voix off de Russel Crowe pour nous transmettre ce que ces domaines ont de magique : leur histoire, leur exigence, leur excellence. Il y a quelque chose de spirituel chez ces hommes.

 

La « wine fever » ou le réveil du dragon

Ce magnat chinois a fait fortune dans l'industrie des sex toys

Ce magnat chinois a fait fortune dans l’industrie des sex toys

La deuxième partie du film nous emmène directement en Chine, dans le milieu des négociants et collectionneurs de vin. En dix ans, la Chine est devenu le premier importateur de vin de Bordeaux. Cette montée en puissance a laissé les producteurs bordelais bouche bée. C’est qu’ils n’ont pas vu venir ce marché aux usages de consommation nouveaux. Des usages poussés par la consommation d’image, que l’on découvre à travers l’exemple de Peter Tseng, ce magnat chinois qui a fait fortune dans les sex toys. Il possède l’une des plus précieuses collections de vins bordelais mais n’en savoure manifestement que le statut social qu’elle lui apporte.

Paul Pontallier, directeur général du Château Margaux, nous raconte comment les producteurs français ont du adapter leurs pratiques commerciales et leurs stratégies marketing. A ce jeu-là, c’est le château Lafite qui remporte la palme. Solidement installé au milieu de cette Chine urbaine et riche, le film nous raconte comment la marque « Lafite » a su profiter d’une renommée diffusée par les leaders d’opinion et d’un marketing local efficace pour aujourd’hui incarner en Chine l’image du vin parfait par excellence.

Une ruée vers l’or rouge qui bouleverse les équilibres

Mais comme le fait remarquer l’ambassadeur du Château Margaux en Asie, le volume de vin produit par un domaine est limité par nature. Contrairement aux marques d’autres secteurs du luxe, l’offre ne peut pas s’ajuster à la demande du marché. En conséquence, l’envolée de la demande chinoise se traduit directement par une pression massive sur les prix qui deviennent inaccessibles à la clientèle historique. A travers la voix d’experts, le film montre le désarroi des Bordelais face aux risques de cette bulle spéculative : se couper de ses marchés traditionnels et s’exposer ainsi à un retournement du marché asiatique. Mais aussi le risque d’une explosion dont les effets pourraient être dévastateurs pour les producteurs.

Red Obsession nous emmène au coeur des vignobles chinois qui développent leur savoir-faire

Les vignobles chinois s'associent aux groupes français pour développer leur savoir faireEt la Chine ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Elle déroule sa stratégie désormais connue : copier d’abord, apprendre ensuite, créer enfin.  Bientôt 5ème producteur de vin au monde, la Chine crée des domaines un peu partout dans le pays et cherche son style. La dernière partie du film nous fait faire le tour de ces vignobles du Shandong au Xintiang en passant par la Mongolie intérieure. A écouter ces nouveaux vignerons qui travaillent en silence, on ne peut s’empêcher de sentir qu’il est en train de s’y préparer quelque chose de grand.

Le temps semble désormais compté avant un prochain « jugement de Paris » version chinoise.

Un film à ne pas manquer pour les amateurs de vin

La beauté de la réalisation et la stature des experts interviewés ne sont pas les seuls arguments pour aller voir ce film. On ne manquera en effet pas de savourer les quelques clichés bien sentis que le film véhicule :

  • le style inimitable de certains vignerons bordelais. On hésite entre une certaine forme de spiritualité, de sagesse et de superficialité
  • le ridicule des comportements de « nouveaux riches » de certains magnats chinois
  • le non moins ridicule accent franchouillard des experts français interrogés 🙂

Bien qu’uniquement sorti en Australie à ce jour, Red Obsession est un de ces films à ne pas manquer pour tous les amateurs de vin. Il est disponible sur Amazon.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *