La Chine et le vin : un assemblage complexe

La Chine ne fait pas partie des nations à la culture millénaire du vin. D’ailleurs, ce que l’on appelle « vin » en Chine – « Jiu » – n’a pas d’équivalent dans la langue française, puisque ce terme regroupe tous les alcools issus de la fermentation. Non seulement de la fermentation du raisin, mais aussi celle du riz, du blé…

Comme toute évolution moderne au pays du milieu, l’intérêt de la Chine pour le vin se développe à partir des années 80, dans la foulée de la politique d’ouverture menée par Deng Xiaoping.

Une histoire d’amour sans bouquet

La consommation du vin en Chine, de par sa nature toute récente, n’est pas encore une consommation de goût. C’est d’abord une consommation d’image. Loin de s’intéresser aux qualités des vins qu’ils consomment, les chinois boivent avant tout une étiquette. S’ils sont prêts à investir plusieurs milliers d’euros dans une bouteille de vin, c’est effectivement pour afficher leur statut social, assumant presque de ne pas savoir apprécier toute la richesse de ce qu’il y a dedans.

A la recherche de vins prestigieux, c’est tout naturellement que les Chinois se sont tournés vers les grands noms de la viticulture française. Images d’un luxe, découvert à travers des films cultes (Eternal Moment par exemple), les mots-clefs « Saint-Emilion » ou encore « Médoc » bénéficient d’une notoriété exceptionnelle, sans que les chinois s’intéressent vraiment à l’histoire de ces vignobles ni à ce qui les rend exceptionnels.

C’est ce qui explique l’explosion des importations de vins français. Malgré des droits de douane plus élevés que ces concurrents du nouveau monde, la France est devenue le premier exportateur de vin en Chine avec 52% de part de marché en valeur, pour 35% en volume. Cet écart s’explique par le fait que le Chine se tourne vers la France pour ces importations de vin haut de gamme et vers les pays du nouveau monde pour les vins plus accessibles. Ces importations ne concernent d’ailleurs que les vins rouges, les vins blancs étant considérés comme « des vins de femmes » (sic).

Il est intéressant de noter que la consommation de vin est encouragée par le gouvernement chinois, au détriment des alcools de riz dont la production doit se concentrer sur l’alimentation des 1,3 milliards d’habitants que compte le pays. Ainsi le gouvernement chinois a-t-il baissé les droits de douane de 44% à 14% en 2004 pour les vins en bouteilles (soit 48% en comptant les droits à la consommation et la TVA). A noter que les vins chiliens, par exemple, bénéficient d’un accord de libre-échange et peuvent être importé sans droits de douane.

Et qui dit produit de luxe, dit contrefaçon

Comment évoquer l’histoire d’amour entre la Chine et les vins français sans aborder le thème de la contrefaçon ? C’est le revers de la médaille de cette admiration sans borne pour les pépites françaises. Elle prend des formes diverses et son ampleur est difficile à mesurer.

« Il y a plus de Lafite 1982 en Chine qu’il n’en a été produit en France. », indique Romain Vandevoorde, importateur de vin en Chine. Et c’est sans compter les bouteilles dont l’étiquette indique Château « Lafitte », « Laffite » ou encore « Laffitte ».

Le procédé est simple, d’autant plus simple que les consommateurs chinois n’ont souvent pas les billes pour identifier les fraudes: les contrefacteurs récupèrent des bouteilles originales et en reproduisent l’étiquette, pour ensuite la coller sur une bouteille de moins bonne qualité.

Certains contrefacteurs ne se donnent même pas ce mal et se contentent de créer une nouvelle étiquette, affichant le nom d’un grand vin et d’un grand millésime. Il est parfois étonnant de voir à quel point l’étiquette d’un millésime vieux de 20 ans a l’air jeune !

Encore une fois ce sont les vins les plus renommés qui en font les frais. Le ministère chinois du commerce a annoncé en juin 2012 avoir saisi 4.000 bouteilles contrefaites de Château Lafite. A 5.000 € la bouteille, la fraude s’élève à 20 millions d’euros. D’après certains spécialistes, le manque à gagner pour l’industrie française pourrait s’élever à plusieurs centaines de millions d’euros par an, pour une valeur des exportations en Chine de 850 millions d’euros en 2011. Pas négligeable !

Contrefaire en attendant de savoir faire: la Chine reproduit ici une stratégie qui s’est avérée gagnante dans d’autres secteurs de l’économie.

La Chine bientôt 5ème pays producteur mondial de vin

Car il serait effectivement restrictif de résumer cette relation à une simple histoire d’étiquette, admirée et contrefaite.

L’ouverture de la Chine au monde du vin est aussi récente que fulgurante. En quelques décennies, la Chine a acquis un savoir–faire viti et vinicole considérable. Et comme dans d’autres secteurs de l’économie, les Chinois n’ont pas hésité à faire appel à l’expertise occidentale pour monter en compétence avant de se mettre à voler de ses propres ailes.

En témoigne le domaine « Dynasty », 10 hectares à Tianjin, ville portuaire située à quelques dizaines de kilomètres de Pékin : en 1980, la municipalité de Tianjin fait appel à la maison Rémy-Martin pour monter un domaine, qui devient rapidement une marque, une entreprise… une dynastie. C’est aujourd’hui le plus gros producteur de vin en Asie avec plus de 60 millions de bouteilles produites par an. Après avoir investi et mis le talent de ses experts à disposition, Rémy-Martin s’est retiré en 2005… dans des conditions qu’on connaît mal.

Quant aux terroirs, le pays est si vaste qu’il aurait été surprenant de ne pas en trouver quelque -uns particulièrement favorables à l’élaboration de bons vins. On compte aujourd’hui une dizaine de régions viticoles en Chine : de la région musulmane du Xinjiang à l’ouest du pays jusqu’au Hebei dans le nord du pays où les marques Great Wall et Dragon Seal se font une réputation, c’est aujourd’hui près de 500.000 hectares qui sont dédiés à la culture de la vigne à des fins vinicoles. Soit 7% du vignoble mondial.

C’est sans surprise que la production se centre essentiellement sur les vins rouges, et mettent à l’honneur les cépages rois du … bordelais : le Cabernet Sauvignon, Merlot et le Cabernet Franc.

Et ne nous y trompons pas. La qualité est au rendez-vous. Lors d’une dégustation à l’aveugle de 5 vins chinois et 5 vins bordelais baptisée « Bordeaux contre Ningxia », le jury a décerné les meilleures notes aux vins… de Ningxia. A la décharge des vins bordelais, la dégustation comparait des vins à prix égaux, les droits de douane défavorisant les vins bordelais. Cocorico !

Un chiffre vient confirmer cette évolution quantitative et qualitative des vins chinois: 80% du vin consommé en Chine est aujourd’hui du vin produit en Chine.

Lancée, rien de l’arrête

Et la Chine ne s’arrête pas là. Depuis quelques années, une vague d’achats de domaines par de riches Chinois a déferlé sur les vignobles français les plus prestigieux. Après les Anglais, puis les Russes dans les années 2000, ce sont désormais les Chinois qui investissent dans le foncier de Gevrey-Chambertin en Bourgogne, ou encore de Saint-Emilion en Gironde !

Dans le Bordelais, une trentaine de châteaux ont été achetés par des capitaux chinois en 5 ans (sur les 8000 châteaux que compte le vignoble). Cette année, la Bourgogne a été touchée pour la première fois, avec le rachat du château de Gevrey, sur le vignoble de Gevrey Chambertin, l’un des plus prestigieux, vendu à un investisseur venu de Macao.

Les réactions sont diverses, mais évidemment, ça dérange nos vignerons, qui n’ont pas vu venir la manœuvre. Les chinois n’hésitant pas à faire monter les enchères, c’est le risque d’une envolée des prix de l’hectare qui les inquiète. Sans compter les conservatismes locaux et la fierté gauloise qui en prennent un coup.

Bref, rien ne semble pouvoir arrêter la Chine dans son élan qui en fait l’un des leaders de l’industrie du vin. Dernier rebondissement en date, en Août 2012, l’association chinoise des professionnels du vin et des spiritueux a demandé à son gouvernement d’ouvrir une enquête sur les subventions accordées par l’Europe à ses viticulteurs, accusant l’Europe de concurrence déloyale.

Après les industries textile et électronique, la Chine semble donc prête à lancer la bataille commerciale du vin. Ou comment l’élève, non content de dépasser le maître, cherche à le manger tout cru.

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admin

Début 2013 est sorti le documentaire Red Obsession, réalisé par les australiens David Roach et Warwick Ross. Il relate à travers une série d’interview d’acteurs du vin la ruée de la consommation chinoise vers les vins de Bordeaux.
Bientôt plus de détails sur ce blog, quand Red Obsession sera disponible en Europe !

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