Comment Robert Parker s’est fait uberiser

Si le Maryland avait été situé un peu plus à l’ouest, au niveau des Rocheuses, celui-là serait devenu cow-boy. Mais voila, le Maryland est ouvert sur la côte atlantique et donc sur le monde. C’est la raison pour laquelle Robert Parker,  issu d’une famille de paysans laitiers de la campagne du Maryland, n’est pas devenu cow-boy, mais critique en oenologie. En fait, le critique du vin le plus connu au monde. Et le meilleur.

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L’histoire de Parker, c’est celle d’un destin à l’américaine. Jusqu’à ses 21 ans, il ne jure que par Coca-Cola. Lors d’un séjour en France pour rendre visite à sa petite amie à Strasbourg, il commande un verre de pinot gris, alors moins cher qu’un verre de Coca. C’est pour lui une révélation. Un déclic. Il se prend de passion pour le vin et deviendra critique. C’est écrit.

En parallèle de son métier d’avocat, il revient chaque été en France pour parcourir les vignobles et apprendre l’art de la dégustation. Doté d’un talent exceptionnel, il commence à partager ses critiques par email avant de créer une revue, The Wine Advocate, en 1978, puis de s’y consacrer totalement à partir de 1984.

Le goût Parker

Robert est aux vins ce que Larousse est aux mots : une encyclopédie

Comme chacun d’entre nous, Parker a son propre goût. A cela près qu’au rythme de 10.000 vins dégustés par an, celui de Parker couvre probablement une palette plus large 🙂

Il apprécie particulièrement les vins rouges taniques, puissants et boisés. C’est donc naturellement que ses meilleures critiques ont mis en valeur les vins de Bordeaux (sa région de prédilection, qui compte prés de 100 vins parmi les 500 notés 100/100*), de la Côte du Rhône (Les appelations Château Neuf du pape, Hermitage et Côte Rotie représentent à elles seules 120 des 500 vins notés 100/100*) et les vins californiens (134 vins notés 100/100*).

A titre de comparaison, les vins de Bourgogne ne totalisent que 8 vins notés 100/100, autant que les vins italiens, toutes appellations confondues ! La Nouvelle-Zélande et ses Sauvignons Blancs légendaires ne sont pas représentés. Et pour cause: 85% des vins notés 100/100 sont des vins rouges.

Mais voila, un avis ne fait pas une vérité, si tant est qu’il y en ait une. Le goût Parker est subjectif. La notation sévère de certains vins (comme ceux du Pays de la Loire par exemple) ne signifie en rien qu’ils sont mauvais. Le fait qu’ils ne plaisent pas à Parker ne veut pas dire qu’ils ne vous plairont pas à vous, dès lors que vos goûts peuvent étre différents.

L’influence dominante des critiques de Parker pose donc la question de l’uniformisation des goûts.

* Trouvez ici les 500 vins notés 100/100 par Robert Parker

Le monopole de The Wine Advocate

Rapidement, The Wine Advocate devient une référence outre atlantique. LA référence. A son pic de notoriété, elle compte jusqu’à 50.000 abonnés, payant chacun 75$ pour les 6 publications annuelles.

Robert Parker et son équipe y publient leurs notes de dégustation, via un système de notation innovant créé par Parker lui-même. Le système de la note sur 100, qui tient compte de 5 critères: la robe, le bouquet, la complexité et la longueur en bouche et le potentiel de vieillissement :

  • De 50 à 59, le vin est qualifié d’inacceptable. Il présente un défaut grossier
  • De 60 à 69, le vin est moyen et présente des défauts
  • De 70 à 79, le vin est plaisant mais manque de complexité
  • De 80 à 89, le vin est très bon, fin, complexe et équilibré
  • De 90 à 95, le vin est excellent et présente une grande complexité
  • De 96 à 100, le vin est extraordinaire sous tous points de vue

Son influence est telle, que très vite, les consommateurs américains se mettent à n’acheter que du Parker. Une bonne note de Parker et la cuvée se vend comme par magie. Les prix s’envolent.

L’élevage du vin un fûts de chêne

A tel point que certains producteurs décident de coller au plus près au goût Parker. Oubliant leur terroir, leur unicité et leur propre goût, ils font le choix d’accélérer leur fortune en produisant du Parker. Parker aime les vins boisés? Ils se ruent sur les fûts de chêne neuf, qui apportent des tanins boisés. Bien dosés, ceux-ci peuvent être agréables, mais, utilisés à l’extrême, ils écrasent les arômes spécifiques au terroir et aux cépages vinifiés.

C’est bien dans un mouvement d’uniformisation des goûts que le monopole de la critique de vin accordé à Robert Parker conduit l’industrie viticole.

A sa décharge, il a également révolutionné la critique oenologique en imposant l’indépendance des critiques vis à vis des producteurs. La dégustation à l’aveugle est désormais un standard que tout le monde respecte. Malheureusement, il n’a pas pu éviter l’inverse : l’indépendance des producteurs vis à vis de la critique.

Le problème de Parker n’est donc pas Parker lui-même, mais son monopole de fait sur la profession. Le film Mondovino raconte les effets néfastes de ce système de critique monopolistique sur l’uniformisation de la production de vin.

Le système Parker s’est fait uberisé par Vivino

On ne peut pas avoir uber, et l’argent d’uber

Dans les années 2010, la folie Parker s’éssouffle. En 2012, il vend The Wine Advocate à un fond d’investissement singapourien et démissionne de son poste de rédacteur en chef. Il reste responsable de la publication. Coincidence? L’année de sa pré-retraite voit également l’explosion du succés de l’application Vivino, le réseau social des consommateurs de vin.

L’application Vivino compte 22 millions d’utilisateurs qui scannent, partagent, et notent les vins du monde entier

Avec Vivino, chacun devient critique et consommateur de critique de vin. En quelques clics, la bouteille est identifiée grâce au scan de son étiquette. Une fois reconnue, elle affiche les notes des utilisateurs de la communauté, le prix moyen, les propositions d’accord mets-vin. Un clic de plus et votre avis rejoint ceux des 22 millions de membres de la communauté.

Les deux systèmes de critique s’opposent en tous points. Oligarchique, le système Parker c’est “un expert, une opinion, et tout le monde suit”. Vivino, ce sont des millions de consommateurs qui partagent chaque jour leurs avis sur les vins du monde entier. Décentralisé, omniprésent sur internet et les mobiles, la crédibilité de la “note Vivino” ne peut statistiquement être que meilleure ! Certes elle ne vient pas d’un expert reconnu mondialement, mais de millions de consommateurs comme vous et moi.

C’est une petite révolution : un système s’éteint quand un nouveau émerge, populaire, gratuit, et boosté par les nouvelles technologies. Ce n’est ni plus ni moins que l’uberisation du métier de critique de vin.

Un commentaire

Cradock

Intéressante description du phénomène Parker. Il est important cependant de savoir qu’il n’y a pas que Parker. D’autres recueils comme le Petit Johnson ont beaucoup de succès aussi. Mais c’est vrai, les critiques à l’ancienne ont la vie dure face aux Startups notamment Vivino..

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